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Les chats Émile Nelligan

Les chats
Émile Nelligan

Aux becs de gaz éteints, la nuit, en la maison,
Ils prolongent souvent des plaintes éternelles ;
Et sans que nous puissions dans leurs glauques prunelles
En sonder la sinistre et mystique raison.

Parfois, leur dos aussi secoue un long frisson ;
Leur poil vif se hérisse à des jets d’étincelles
Vers les minuits affreux d’horloges solennelles
Qu’ils écoutent sonner de bizarre façon.

La Sorella dell’ Amore Émile Nelligan

La Sorella dell’ Amore
Émile Nelligan

Mort, que fais-tu, dis-nous, de tous ces beaux trophées
De vierges que nos feux brûlent sur tes autels ?
Réponds, quand serons-nous pour jamais immortels
Aux lumineux séjours des célestes Riphées ?

J’eus vécu l’Idéal. Au paradis des Fées
Elle était !... Je ne sais, mais elle avait de tels
Yeux que j’y voyais poindre, aux soirs, de grands castels
Massifs d’orgueil parmi des parcs et des nymphées...

Ma chère, il est vesprée, allons par bois, viens-t’en
Nous suivrons tous les deux le chemin brut et rude
Que tu sais adjoignant la chapelle d’Antan.

Ma voix t’appelle, ô sœur ! mais ta voix d’or m’élude.
Gertrude est morte hier et je sanglote étant
Comme une cloche vaine en une solitude.

Prélude triste Émile Nelligan

Prélude triste
Émile Nelligan

Je vous ouvrais mon cœur comme une basilique ;
Vos mains y balançaient jadis leurs encensoirs
Aux jours où je vêtais des chasubles d’espoirs
Jouant près de ma mère en ma chambre angélique.

Maintenant oh ! combien je suis mélancolique
Et comme les ennuis m’ont fait des joujoux noirs !
Je m’en vais sans personne et j’erre dans les soirs
Et les jours, on m’a dit : Va. Je vais sans réplique.

J’ai la douceur, j’ai la tristesse et je suis seul
Et le monde est pour moi comme quelque linceul
Immense d’où soudain par des causes étranges

J’aurai surgi mal mort dans un vertige fou
Pour murmurer tout bas des musiques aux Anges
Pour après m’en aller puis mourir dans mon trou.

Je veux m’éluder Émile Nelligan

Je veux m’éluder
Émile Nelligan

Je veux m’éluder dans les rires
Dans les tourbes de gaîté brusque
Oui, je voudrais me tromper jusque
En des ouragans de délires.

Pitié ! quels monstrueux vampires
Vous suçant mon cœur qui s’offusque !
Ô je veux être fou ne fût-ce que
Pour narguer mes Détresses pires !

Lent comme un monstre cadavre
Mon cœur vaisseau s’amarre au havre
De toute hétéromorphe engeance.

Que je bénis ces gueux de rosses
Dont les hilarités féroces
Raillent la vierge Intelligence !

Petit hameau Émile Nelligan

Petit hameau
Émile Nelligan

Or voici que verdoie un hameau sur les côtes
Plein de houx, orgueilleux de ses misères hautes.

Des bergers s’étonnant contemplent dans la plaine
Et mon cheval qui sue à la hauteur se traîne.

Pour y suivre l’Octobre et ses paix pastorales
Je vous apporte, ô Pan, mes lyres vespérales.

Les bœufs sont vite entrés. Ils meuglent dans l’étable,
Et la soupe qui fume a réjoui ma table.

Que vous êtes heureux, hommes bons des campagnes,
Loin du faubourg qui pue et des clameurs de bagnes.

Je vous bénis. Que la joie habite à vos portes,
En campagne, ô ces soirs de primes feuilles mortes !

Le tombeau de Charles Baudelaire Émile Nelligan

Le tombeau de Charles Baudelaire
Émile Nelligan

Je rêve un tombeau épouvantable et lunaire
Situé par les cieux, sans âme et mouvement
Où le monde prierait et longtemps luminaire
Glorifierait mythe et gnôme sublimement.

Se trouve-t-il bâti colloquialement
Quelque part dans Illion ou par le planistère
Le guenillou dirait un elfe au firmament
Farfadet assurant le reste, planétaire !

Ô chantre inespéré des pays du soleil,
Le tombeau glorieux de son vers sans pareil
Sois un excerpt tombal au Charles Baudelaire.

Je m’incline en passant devant lui pieusement
Rêvant pour l’adorer un violon polaire
Qui musicât ces vers et perpétuellement.

Salons allemands Émile Nelligan

Salons allemands
Émile Nelligan

Je me figure encor ces grands salons muets
Pleins de velours usés et d’aïeules pensives,
De lustres vacillants éblouis des convives
Qui tournaient dans la valse et les vieux menuets.

Je repense aux portraits d’autrefois suspendus
Sur le haut des foyers et qui semblaient nous dire
Dans leur langue de mort : Vivants, pourquoi tant rire ?
Et les beaux vers de Gœthe aux soirs d’or entendus.

J’évoque les tableaux flamands, et les artistes
Qui songeaient en fumant dans leurs chaises tout tristes
Et dont l’œil se portait vers l’âtre hospitalier.

Mais surtout et je pleure et ne sais que résoudre.
Car voici que j’entends chanter sur l’escalier
Le vieux ténor hongrois aux longs cheveux en poudre.

Le tombeau de Chopin Émile Nelligan

Le tombeau de Chopin
Émile Nelligan

Dors loin des faux baisers de la Floriani,
Ô pâle consomptif, dans les lauriers de France !
Un peu de sol natal partage ta souffrance,
Le sol des palatins, dont tu t’étais muni.

Quand tu nous vins, Chopin, plein de rêve infini,
Sur ton maigre profil fleurissait l’espérance
De faire pour ton art ce que fit à Florence
Maint peintre italien pour l’âge rajeuni.

Comme un lys funéraire, au vase de la gloire
Tu te penches, jeune homme, et ne sachant plus boire...
Le clavecin sonna ta marche du tombeau !

Dors Chopin ! Que la verte inflexion du saule
Ombrage ton sommeil mélancolique et beau,
Enfant de la Polo au bras d’or de la Gaule !

Un poète Émile Nelligan

Un poète
Émile Nelligan

Laissez-le vivre ainsi sans lui faire de mal !
Laissez-le s’en aller ; c’est un rêveur qui passe ;
C’est une âme angélique ouverte sur l’espace,
Qui porte en elle un ciel de printemps auroral.

C’est une poésie aussi triste que pure
Qui s’élève de lui dans un tourbillon d’or.
L’étoile la comprend, l’étoile qui s’endort
Dans sa blancheur céleste aux frissons de guipure.

Il ne veut rien savoir ; il aime sans amour.
Ne le regardez pas ! que nul ne s’en occupe !
Dites même qu’il est de son propre sort dupe !
Riez de lui !... Qu’importe ! il faut mourir un jour...

Alors, dans le pays où le bon Dieu demeure,
On vous fera connaître, avec reproche amer,
Ce qu’il fut de candeur sous ce front simple et fier
Et de tristesse dans ce grand œil gris qui pleure !

Le crêpe Émile Nelligan

Le crêpe
Émile Nelligan

Combien j’eus de tristesse en moi ce soir, pendant
Que j’errais à travers le calme noir des rues,
Éludant les clameurs et les foules accrues,
À voir sur une porte un grand crêpe pendant.

Aussi devant le seuil du défunt résidant,
Combien j’eus vision des luttes disparues
Et des méchancetés dures, sordides, crues,
Que le monde à ses pas s’en allait épandant.

Bon ou mauvais passant, qui que tu sois, mon frère !
Si jamais tu perçois l’emblème funéraire,
Découvre-toi le chef aussitôt de la main,

Et songe, en saluant la mort qui nous recèpe,
Que chaque heure en ta vie est un fil pour ce crêpe
Qu’à ta porte peut-être on posera demain.

À Georges Rodenbach Émile Nelligan

 À Georges Rodenbach
Émile Nelligan

Blanc, blanc, tout blanc, ô Cygne ouvrant tes ailes pâles,
Tu prends l’essor devers l’Éden te réclamant,
Du sein des brouillards gris de ton pays flamand
Et des mortes cités, dont tu pleuras les râles.

Bruges, où vont là-bas ces veuves aux noirs châles ?
Par tes cloches soit dit ton deuil au firmament !
Le long de tes canaux mélancoliquement
Les glas volent, corbeaux d’airain dans l’air sans hâles.

Et cependant l’Azur rayonne vers le Nord
Et c’est comme on dirait une lumière d’or
Ô Flandre, éblouissant tes funèbres prunelles.

Béguines qui priez aux offices du soir,
Contemplez par les yeux levés de l’Ostensoir
Le Mystique, l’Élu des aubes éternelles !

La Bénédictine Émile Nelligan

 La Bénédictine
Émile Nelligan

Elle était au couvent depuis trois mois déjà
Et le désir divin grandissait dans son être,
Lorsqu’un soir, se posant au bord de sa fenêtre,
Un bel oiseau y bâtit son nid, puis s’y logea.

Ce fut là qu’il vécut longtemps et qu’il mangea
Mais, comme elle sentait souvent l’ennui renaître,
La sœur lui mit au cou par caprice une lettre...
L’oiseau ne revint plus, elle s’en affligea.

La vieillesse neigeant sur la Bénédictine
Fit qu’elle rendit l’âme, une nuit argentine,
Les yeux levés au ciel par l’extase agrandis :

Or, comme elle y montait au chant d’un chœur étrange,
Elle vit, demandant sa place en paradis,
L’oiseau qui remettait la lettre aux mains d’un Ange !

Petit vitrail Émile Nelligan

 Petit vitrail
Émile Nelligan

Jésus à barbe blonde, aux yeux de saphir tendre,
Sourit dans un vitrail ancien du défunt chœur
Parmi le vol sacré des chérubins en chœur
Qui se penchent vers Lui pour l’aimer et l’entendre.
Des oiseaux de Sion aux claires ailes calmes
Sont là dans le soleil qui poudroie en délire,
Et c’est doux comme un vers de maître sur la lyre,
De voir ainsi, parmi l’arabesque des palmes,
Dans ce petit vitrail où le soir va descendre,
Parmi le vol sacré des chérubins en chœur,
Sourire, en sa beauté mystique, au fond du chœur,
Le Christ à barbe d’or, aux yeux de saphir tendre.

Sonnet d’or Émile Nelligan

Sonnet d’or
Émile Nelligan

Dans le soir triomphal la froidure agonise
Et les frissons divins du printemps ont surgi ;
L’Hiver n’est plus, vivat ! car l’Avril bostangi,
Du grand sérail de Flore, a repris la maîtrise.

Certe, ouvre ta persienne, et que cet air qui grise,
Se mêlant aux reflets d’un ciel pur et rougi
Rôde dans le boudoir où notre amour régit
Avec les sons mourants, que ton luth improvise.

Allègre, Yvette, allègre, et crois-moi : j’aime mieux
Me griser du chant d’or de ces oiseaux joyeux,
Que d’entendre gémir ton grand clavier d’ivoire.

Allons rêver au parc verdi sous le dégel :
Et là tu me diras si leur Avril de gloire
Ne vaut pas en effet tout Mozart et Haendel.

Sculpteur sur marbre Émile Nelligan

Sculpteur sur marbre
Émile Nelligan

Au fond de l’atelier, titanique sculpture,
Se dresse une statue au piédestal marbré,
Et l’aube rose imprime un reflet empourpré
À travers le vitrail sur sa noble stature ;

Oh ! qu’il fallut de nuits, l’esprit à la torture,
De labeur pour atteindre un semblable degré !
Et un grand tourbillon, le visage effaré,
Se voit l’allégorie emportant sa capture ;

Votre cœur est saisi du souffle génial,
Qui frissonne le long de ce corps colossal,
Le Faucheur éternel toujours stable à son œuvre :

Un Bacchus gît par terre, et chaque visiteur
Peut voir, les bras en croix, le sublime sculpteur
Mort aux pieds de la Mort, son dernier grand chef-d’œuvre.

Le voyageur Émile Nelligan

Le voyageur
Émile Nelligan

 À mon père

Las d’avoir visité mondes, continents, villes,
Et vu de tout pays, ciel, palais, monuments,
Le voyageur enfin revient vers les charmilles
Et les vallons rieurs qu’aimaient ses premiers ans.

Alors sur les vieux bancs au sein des soirs tranquilles,
Sous les chênes vieillis, quelques bons paysans,
Graves, fumant la pipe, auprès de leurs familles
Écoutaient les récits du docte aux cheveux blancs.

Le printemps refleurit. Le rossignol volage
Dans son palais rustique a de nouveau chanté,
Mais les bancs sont déserts car l’homme est en voyage.

On ne le revoit plus dans ses plaines natales.
Fantôme, il disparut dans la nuit, emporté
Par le souffle mortel des brises hivernales.

Rythmes du soir Émile Nelligan

 Rythmes du soir
Émile Nelligan

Voici que le dahlia, la tulipe et les roses
Parmi les lourds bassins, les bronzes et les marbres
Des grands parcs où l’Amour folâtre sous les arbres
Chantent dans les soirs bleus ; monotones et roses

Chantent dans les soirs bleus la gaîté des parterres,
Où danse un clair de lune aux pieds d’argent obliques,
Où le vent de scherzos quasi mélancoliques
Trouble le rêve lent des oiseaux solitaires,

Voici que le dahlia, la tulipe et les roses,
Et le lys cristallin épris du crépuscule,
Blêmissent tristement au soleil qui recule,
Emportant la douleur des bêtes et des choses ;

Voici que le dahlia, comme un amour qui saigne,
Attend d’un clair matin les baisers frais et roses,
Et voici que le lys, la tulipe et les roses
Pleurent les souvenirs dont mon âme se baigne.

Moines en défilade Émile Nelligan

Moines en défilade
Émile Nelligan

Ils défilent le long des corridors antiques,
Tête basse, égrenant d’énormes chapelets ;
Et le soir qui s’en vient, du sang de ses reflets
Empourpre la splendeur des dalles monastiques.

L’heure a versé déjà ses flammes extatiques
Au fond de leurs grands cœurs où bouillent les secrets
De leur dégoût humain, de leurs mornes regrets,
Et du frisson dompté des chairs cénobitiques.

Ils marchent dans la nuit et rien ne les émeut,
Pas même l’effrayante, horrible ombre du feu
Qui les suit sur le mur jusqu’au seuil des chapelles,

Pas même les appels de l’infernal esprit,
Suprême Tentateur des passions rebelles
De ces silencieux Spectres de Jésus-Christ.

Béatrice Émile Nelligan

 Béatrice
Émile Nelligan

D’abord j’ai contemplé dans le berceau de chêne
Un bébé tapageur qui ne pouvait dormir ;
Puis vint la grande fille aux yeux couleur d’ébène,
Une brune enfant pâle insensible au plaisir.

Son beau front est rêveur ; et, quelque peu hautaine
Dans son costume blanc qui lui sied à ravir,
Elle est bonne et charmante, et sa douce âme est pleine
D’innocente candeur que ne peut rien tarir.

Chère enfant, laisse ainsi couler ton existence,
Espère, prie et crois, console la souffrance.
Que ces courts refrains soient tes plus belles chansons !

J’élève mon regard vers la voûte azurée
Où nagent les astres dans la nuit éthérée,
Plus pure te trouvant que leurs plus purs rayons.

Charles Baudelaire Émile Nelligan

 Charles Baudelaire
Émile Nelligan

Maître, il est beau ton Vers ; ciseleur sans pareil
Tu nous charmes toujours par ta grâce nouvelle,
Parnassien enchanteur du pays du soleil,
Notre langue frémit sous ta lyre si belle.

Les Classiques sont morts ; le voici le réveil ;
Grand Régénérateur, sous ta pure et vaste aile
Toute une ère est groupée. En ton vers de vermeil
Nous buvons ce poison doux qui nous ensorcelle.

Verlaine, Mallarmé sur ta trace ont suivi.
Ô Maître, tu n’es plus mais tu vas vivre encore,
Tu vivras dans un jour pleinement assouvi.

Du Passé, maintenant, ton siècle ouvre un chemin
Où renaîtront les fleurs, perles de ton déclin.
Voilà la Nuit finie à l’éveil de l’Aurore.

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